Fiche Descriptive:

Pseudo : Ali Devine
Âge : 34 ans
Votre profession : professeur d'histoire-géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis
Depuis quand ? Depuis septembre 2005. Mais je suis employé par l'Education nationale depuis plus longtemps
Votre blog : Au collège
Depuis quand ? Depuis septembre 2007.

A propos de votre blog et vous :

Le blog qui vous amène ici est il le premier ? Oui.

En quoi aimez-vous bloguer ?

Je dois dire que ça a beaucoup évolué au fil du temps. Au début, quand mon lectorat était quasi-nul (et ça a tout de même duré un bon moment), je n'écrivais que pour moi-même, je m'exerçais à mettre en forme mon vécu de professeur dans ce qu'il pouvait avoir parfois d'incompréhensible ou de chaotique. Puis, quand quelques lecteurs se sont manifestés, j'ai pris plaisir à leur faire partager mon quotidien, à lever pour eux un coin du voile sur une réalité dont on parle beaucoup mais dont assez peu de gens, au fond, ont une connaissance de première main. Jusqu'à ce que je sois nommé en ZEP, je n'en avais moi-même entendu parler que par des caricaturistes intéressés, qui moulinaient indéfiniment les mêmes termes ("échec tragique", "territoires perdus de la République", "ça ne sert à rien", "ghettos", etc).

Enfin, maintenant que je dispose d'une petite audience (environ 300 visiteurs par jour), je dois bien avouer que mon ego est rentré en jeu. C'est un tel plaisir, une telle fierté d'être lu, que l'on fait l'impossible pour alimenter le blog en contenus frais et attirer des lecteurs. J'essaie de ne pas descendre en dessous d'un certain niveau de qualité, mais je dois dire que je suis entré dans une logique complètement différente de celle des débuts, une logique que je pourrais presque qualifier, avec un peu d'exagération, de "commerciale" : je fais ma publicité, j'essaie de fidéliser les lecteurs en répondant de façon quasi-systématique à leurs commentaires, je sors régulièrement de nouveaux produits, etc. C'est d'autant plus regrettable que mon blog ne génère évidemment aucun profit matériel.

Est-ce que vous considérez la réalisation de votre blog comme une expérience positive (jusqu’à présent tout du moins) ?

OUI, malgré ce que je viens d'écrire ci-dessus. "Au collège" me coûte du temps et de la fatigue, mais écrire, publier, échanger avec les lecteurs est un immense plaisir. Les compliments reçus font un bien fou -et les critiques aussi, car elles montrent que l'on accorde de l'importance à ce que j'ai écrit. Les commentaires qui me sont adressés sont parfois très riches, très stimulants dans la contradiction qu'ils apportent ou dans les compléments d'information qu'ils fournissent. J'ai pu, grâce à mon blog, discuter avec des personnes que je n'aurais jamais eu la moindre chance de rencontrer autrement ; et j'ai pu aussi renouer avec des personnes proches. Je suis très heureux en pensant que mon père, avec qui j'ai du mal à parler, me lit de temps à autre.

Comment est né votre blog ?

J'ai pris la décision d'ouvrir un blog en juin ou juillet 2007. Mes motivations étaient diverses. Je voulais me contraindre d'une façon ou d'une autre à écrire régulièrement. Il me semblait que j'aurais plus de chance d'y parvenir en mettant mes textes en ligne, qu'en ouvrant un fichier de plus sur le bureau de mon ordinateur. -Par ailleurs je me promettais, comme à la fin de chaque année scolaire, de ne pas m'éterniser dans l'enseignement secondaire. J'allais partir, c'était sûr, pour exercer un métier moins fatigant et mieux rémunéré. Mais je voulais laisser une petite trace de mon passage dans la Grande Maison ; quelque chose, entendons-nous, d'un peu plus solide qu'un souvenir vague et mitigé dans la mémoire de quelques élèves et d'une poignée de collègues. Je voulais constituer un petit livre de souvenirs qui pourrait aussi, qui sait, être pour d'autres que moi un témoignage intéressant. Je suis historien de formation après tout, j'ai passé des centaines d'heures dans les archives à lire les mémoires et les correspondances d'autrui ; j'ai bien le droit de laisser quelques lignes moi-même.

Quel est le sujet qui vous tient le plus à cœur sur votre blog ?

Je voudrais que les gens qui me lisent se convainquent

  1. que les fonctionnaires de l'Education nationale travaillent vraiment dur ;
  2. que nos élèves en valent la peine, quels que soient par ailleurs leurs faiblesses, leurs défauts et leurs vices. Ce sont, après tout, nos petits frères et nos petites soeurs ;
  3. que le système doit être changé pour que les immenses efforts qui y sont investis produisent autre chose que de la frustration.

Mais je suis bien conscient que ce n'est pas forcément le sentiment que mes visiteurs retirent de leur lecture. La plupart des billets que je rédige ne sont rien d'autre qu'un récit de ma vie de prof au jour le jour ; et les évènements saillants sont souvent des incidents déplaisants ou ridicules. On parle toujours davantage des trains qui déraillent que de ceux qui arrivent à l'heure, c'est plus rigolo (du moins pour les spectateurs). Le tableau que je donne est donc assez sombre, plus sombre que je ne le voudrais en fait. J'essaierai de corriger ça dans les mois qui viennent.

Vous est il déjà arrivé de prendre position ouvertement pour/contre quelque chose sur votre blog ? Si oui, à quelle occasion ?

Oui, assez souvent. De toute façon, à moins de publier des haïkus contemplatifs, il me paraît difficile de ne pas prendre parti dans un blog, qui est par définition une forme d'écriture engagée (je vais vous parler de telle ou telle chose parce que j'estime qu'elle le mérite). J'ai expliqué en ce qui me concerne pourquoi je n'ai pas lu la lettre de Guy Môquet, pourquoi les mouvements sociaux de l'automne m'agaçaient, pourquoi le collège unique me paraissait une formule contre-productive, etc. De la soixantaine de billets que j'ai mis en ligne, le plus lu et le plus commenté a été celui que j'ai consacré au mouvement de blocage des Universités ; c'était aussi l'un des plus délibérément polémique. J'ai été très heureux, à cette occasion, de pouvoir défendre des idées qui me sont chères depuis longtemps. Être lu est agréable. Débattre et convaincre l'est plus encore -même si ça prend du temps et de l'énergie.

Est-ce que vous avez un souvenir particulier ayant trait à votre blog dont vous aimeriez nous faire part ?

Non, le blog est encore un peu jeune pour ça. Le seul "souvenir" dont je pourrais parler est celui de ma stupéfaction quand en octobre, mon audience est passée de 50 à 600 visiteurs quotidiens. Tel est le pouvoir prescripteur de Laurent Gloaguen d'Embruns .

A propos de votre vie professionnelle ?

Si vous voulez des anecdotes sur le métier, lisez mon blog !

A propos de votre profession

Est-ce que certains de vos collègues savent que vous avez un blog ?

Oui... hélas. L'un des éléments qui a contribué à la modeste notoriété de mon blog, c'est qu'il a été présenté à la mi-décembre par l'émission de France Inter "Blogs à part". Le chroniqueur a malencontreusement donné mon véritable prénom à l'antenne, et comme ma voix est très reconnaissable, trois collègues sont venus me féliciter dans la matinée qui a suivi. C'était très agréable, mais la sécurité que représentait mon anonymat s'est considérablement affaiblie. Qui me dit, après tout, que mon principal n'écoutait pas la radio ce matin-là en se rasant ? Je ne peux plus écrire tout à fait de la même façon qu'auparavant, quand j'avais l'assurance que mon travail n'était connu de personne dans mon établissement.

On entend pas mal parler en ce moment du devoir de réserve, craignez-vous que vous soyez un jour «démasqué» par l’administration ou vos collègues plus simplement ? Que prenez-vous comme mesures pour éviter ceci et conserver votre anonymat ?

Beaucoup de lecteurs m'ont mis en garde contre les dangers que me fait courir mon blog. Parmi eux, il y a le célèbre garfieldd, que je salue amicalement. J'essaie de me protéger en cachant les aspects les plus reconnaissables de mon identité, et en anonymant tous les lieux et les personnes mentionnés. C'est aussi une façon de respecter mon obligation de réserve. Ce que j'écris n'aurait aucun intérêt si je n'entrais pas dans le détail ; en même temps, certains secrets ne peuvent être trahis. Je pense avoir trouvé un moyen terme convenable en relatant des faits exacts mais où les protagonistes sont cachés derrière leur avatar.

Y a-t-il une chose qui vous a un jour réellement déplu dans votre profession ?

La correction des copies du brevet des collèges. Tout est absolument déprimant dans cette journée de juin. Les stratagèmes utilisés par la bureaucratie pour ne pas avoir à nous rembourser nos frais de transport. La médiocrité sinistre de la majorité des copies, qui est un motif de chagrin et de honte pour l'ensemble de la profession. La bêtise des énoncés et les consignes données pour remonter au treuil le nombre des reçus. Ce jour là, l'ensemble du système paraît suinter la misère et la veulerie. On aurait envie de donner un bon coup pied dedans pour qu'il s'effondre ; ou, plus simplement, de faire quelque chose de totalement différent. On part en vacances un peu déprimé. Puis en septembre, on revient plein d'un enthousiasme imbécile.

Puisque c’est notre cœur d’action, voila une question que je me dois de vous poser ;-)
Avez-vous déjà été témoin de maltraitances scolaires (psychologiques/physiques) et/ou bien victime vous-même de pressions à ce sujet de la part de collègues/de l’administration ?
Je dois dire que non. Des tensions très fortes existent dans mon établissement, notamment entre la direction et le petit groupe des enseignants syndiqués, mais je suis toujours parvenu à me tenir à l'écart du champ de tir. Le rectorat est d'une incompétence rare, et on ne peut rien lui demander ; mais en contrepartie, il ne nous demande rien non plus. Je n'ai jamais été inspecté. Quand j'ai eu des problèmes avec des élèves ou des parents (et le cas ne s'est vraiment pas présenté souvent), j'ai pu compter sur un soutien fort de la part de mes collègues et de ma principale-adjointe. En ce qui me concerne, c'est donc assez calme. En ce qui concerne mes élèves, certains parents ont la main leste, mais je ne pense pas vraiment qu'on puisse parler de maltraitance. La seule fois où j'ai soupçonné que des choses graves se passaient dans une famille, j'ai orienté l'élève en question vers notre COP, qui m'a dit que je m'étais trompé, et le dossier a été clos.

Quel est votre motivation qui vous pousse tous les matins à vous lever et aller travailler ?

Il ne faut pas mentir, c'est d'abord le sens du devoir et le besoin d'être payé. Puis il y a des motivations plus honorables, évidemment : désir de transmettre, d'aider des jeunes qui en ont besoin, etc. Je suis un patriote, un républicain, et en allant enseigner dans mon collège difficile je donne un peu de consistance au pays que je porte dans le coeur.

Pour terminer :

Êtes-vous heureux dans cette forme d’anonymat « public » ? Souhaiteriez-vous pouvoir écrire de votre vrai nom ? J'aime bien écrire sous un pseudonyme. Je le répète, j'ai vraiment vécu ou entendu tout ce que je rapporte dans mon blog ; mais le fait de m'être inventé un autre nom, de mettre en récit mon quotidien, de me faire des amis lointains (qui ne sont pas ceux de la vraie vie) ; enfin tout ce qui fait l'ordinaire du blogueur m'a constitué comme une identité bis. Ce dédoublement a quelque chose d'excitant. Ceci étant, j'ai bien l'intention d'écrire un jour sous mon vrai nom. Si un éditeur lit ces lignes, j'ai plein de projets dans mes cartons.

Des projets particuliers en tête ou bien « simplement » continuer à inculquer une once de savoir à vos élèves ? Je vais écrire un grand roman et quelques synopsis qui me vaudront gloire et prospérité. Je démissionnerai de l'Education nationale pour me consacrer à plein temps à l'écriture. J'achèterai une grande maison entourée d'un merveilleux jardin à Sceaux, plus une résidence secondaire en Bretagne et une tertiaire en Toscane. De temps en temps, je me délasserai un peu en allant randonner sur les beaux sentiers de l'Europe ou en donnant des conférences à 250.000 $ dans les Universités américaines. Je deviendrai, de mon vivant, un mythe -tout en restant très simple. Et c'est en toute logique que je mourrai bêtement bien avant l'âge. Peut-être serai-je assassiné par l'un de mes anciens élèves ?

Merci encore à Ali Devine d'avoir répondu à toutes ces questions de manière aussi approfondie. Je vous invite bien évidemment à aller visiter son blog: Au collège

On peut dire que cette interview a été réellement intéressante. Je vous laisse vous faire vos avis. Que pensez-vous des principaux points soulevés?

La prochaine à y passer, puisque c'est une dame, c'est Soph' des toujours ouvrables! Rendez-vous très bientôt ;-)

Crédit Photo: Ali Devine, un iufm pour le moins intéressant