Depuis 40 ans, les réformes de l’Education Nationale se succèdent. Un Ministre arrive. Il souhaite laisser son empreinte au Panthéon de l’éducation. A grand renfort d’élèves et d’étudiants, les grèves se suivent et le ministre est débarqué. La pédagogie évolue non pas au rythme d’une réforme réfléchie mais par petite touche successive au gré des syndicats d’enseignants qui font la pluie pour les enfants et le beau temps pour les enseignants et par l’administration qui se glorifie d’organiser l’école du 3ème millénaire mais peut-être sans enfants et sans professeurs. Les pontifes de l’Education Nationale peuvent se gargariser de titres ronflants. Il n’en demeure pas moins que de trop nombreux enfants sont embourbés. Ils peuvent afficher 80% de réussite au bac dans les différentes filières, soi-disant mais à quel prix…Les écoles post bac recrutent à des niveaux de plus en plus faibles et d’écoles, non pas des moindres, recrutent leurs étudiants avec des moyennes comprises entre 7 et 9. Quelques-unes m’indiquaient d’ailleurs qu’elles refaisaient le programme scientifique du lycée des classes de première et terminale avant de poursuivre. L’incompréhension va loin et ne s’observe pas qu’au primaire et au secondaire.

Edgar Morin(1) dans son ouvrage « la méthode » écrit que « l’incompréhension est à la source de tous les maux humains…(…). Elle est quotidienne et génère des malentendus, déclenche les mépris et les haines et suscite les violences. ». Il ajoute « l’incompréhension de soi et d'autrui est un déclencheur de fureurs, de haines, de meurtres psychiques (…) »

Mes observations me font ajouter « meurtres physiques ». L’école qui devrait enseigner la tolérance et le droit à la différence génère trop souvent son contraire. Elle est désormais ouverte à tous les fléaux. Les grilles sur les maltraitances, violences et mauvais traitements sur élèves présentées dans le livre « Derrière le tableau(3) » complètent cette analyse. Oui, des enfants meurent de « meurtres psychiques et physiques» à l’école. Dossiers classés en « mort naturelle » pour ne pas jeter l’anathème sur cette institution.

Edgar Morin poursuit « Au niveau des idées, une connaissance commune des mêmes faits ou données ne suffit pas à la compréhension mutuelle. ». Appliquée à l’école, les regards des parents et des enseignants sur les enfants sont diamétralement opposés. Normal allez-vous me dire… Et bien non ! Dans un système équilibré, de respect et de compréhension mutuels, ils devraient se compléter. Cela n’est vrai que dans trop peu de circonstance.

Il ajoute « Les paradigmes qui déterminent les modes de pensée, les visions du monde (…) sont incapables de se comprendre les uns les autres. Les conceptions du monde s'excluent entre elles, et évidemment les unes ne voient qu'erreurs et illusions chez les autres. ». Sans aller chercher le monde et ses objectifs contradictoires, pouvons-nous encore nous comprendre avec l’école et ses représentants sans jouer les faux-derches et les lèches-bottes afin de tenter de prémunir nos enfants et nos quotidiens ?

A cette cause fondamentale de l'incompréhension, s'en ajoutent d'autres : l'erreur, si courante dans les communications humaines, l'indifférence, l'incompréhension de culture à culture, (…) et enfin la peur ou le refus de comprendre… Edgard Morin souligne "travailler à bien penser" est insuffisant pour comprendre l'incompréhension, « parce que celui qui comprend se met en dissymétrie totale avec celui qui ne peut ou ne veut comprendre ».

L’écart se creuse entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, le fossé grandit entre les enfants qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas les instructions scolaires. Les uns ont confiance et rien ne les en délogera, les autres ont peur… Les enfants atypiques, à haut potentiel, les enfants en insuffisance cognitive sont systématiquement en dissymétrie absolue et permanente avec leur environnement scolaire. C’est la vie allez-vous me dire. Oui, mais nous sommes des êtres humains, avec à priori une parcelle d’intelligence, capables de discernement… ah, vous n’en êtes pas certain...

La démonstration par l’exemple de Thierry Terraube(2) est tout à fait pertinente. En réponse à mon post « La mort aux trousses... des jeux qui n'en sont pas! », il confirme la nécessité d’adapter notre discours et de choisir des mots du « langage des jeunes » afin de se faire comprendre. Il complète remarquablement ce que dit Egard Morin.

Ainsi, il précise « J’ajouterai qu'il y a un paradoxe en terme de communication avec les enfants nouvelle génération. En effet c'est à l'adulte de s'adapter au langage de l'enfant ou de l'adolescent. Non seulement sur la connaissance du mot, mais encore plus complexe sur le sens qu'il lui donne, mais aussi que « les jeunes » c'est-à-dire « le groupe » lui donne. Ce langage est devenu la norme et il figure par bribe dans le Larousse. Certains auteurs de renom pensent que cela enrichit la langue. L’enrichissement, à mon avis, n'a de sens que si tous les enfants possèdent les fondamentaux de la langue et que ce savoir leur serve à s’exprimer, s'expliquer et de fait, s'enrichir et maîtriser leurs impulsions. __ Beaucoup d'enfants ne pouvant s'exprimer correctement et donc se faire comprendre, se sentent agressés et réagissent violemment, car ils n'ont plus que cela comme défense pour exister.__

Devenu éducateur sportif pour des enfants de 5 à 10 ans, Thierry Terraube souligne « le temps nécessaire qu'il faut consacrer pour expliquer les exercices à effectuer et donner un sens à leur bonne application dans le cadre du sport qu'ils pratiquent, est très important. La précision des mots à employer, ainsi que la vérification du sens de ces mots pour les enfants sont des principes de communication indispensables à mettre en Å“uvre pour que la séance puisse démarrer de façon organisée et profitable à tous. Les enfants sont très réceptifs à cette prise en compte par l'adulte. Parler une langue correctement entre enfant, adolescent et adulte me paraît fondamental. Il en découle un respect mutuel. Les relations entre générations doivent respecter certaines normes qui permettent à chacun de rester dans son rôle, et ainsi de permettre un enrichissement que je qualifierai d'humain, réciproque. »

L’expression par la violence est devenue trop souvent la règle dans nos écoles. Violences entre enfants, violences d’enseignants sur enfants et réciproquement, violences entre les personnels de l’éducation nationale. Dans l’objectif de réduire l’échec scolaire et par conséquent, la violence, la décision du Ministre de l’Education Nationale de revenir aux fondamentaux apparaît essentiel. Cependant, sans apprendre « Ã  penser juste, avec discernement » cela suffira-t-il ? Disposons-nous des personnels qualifiés pour ce faire ? Saurons-nous éviter la « pensée unique » ? Même chez les adultes, beaucoup n’ont ni les mots, ni le raisonnement pour exprimer leurs idées, exprimer leurs souffrances. Incapable de dire ce qu’ils ressentent, ils basculent dans la violence sur eux-mêmes et ou sur les autres.

Se pose quand même une question importante. Comment les professeurs sauront gérer le nombre d’enfants qui vont s’ennuyer en classe ? Je n’ai aucun doute avec L, D, P… et d’autres. Mais ce sont les derniers dinosaures et il faudrait venir voir comment ils procèdent avant que la race ne s’éteigne. C’est une attention, un savoir faire, un style…

(1)Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum est né à Paris le 8 juillet 1921. Sociologue et philosophe français, il obtient de nombreuses distinctions. Auteur de nombreux ouvrages, il traite de « Comprendre l'incompréhension » dans « la méthode », aux éditions du Seuil. 

(2)Thierry Terraube, Commandant en retraite du Centre National d’Etudes et de Formation de la Police Nationale, Ancien Officier de Police Judiciaire à la Direction Centrale de Sécurité Publique, notamment en Brigade des mineurs durant 19 ans.

(3) Derrière le tableau de Bernard Leune, édition Be Oneself,  vente en ligne http://www.derriereletableau.fr