« La terreur des bloqueurs

Virginie Roussel, journaliste et chargée de cours à l'université Paris III

Les grévistes qui bloquent l’université de Paris-III éliminent-ils les étudiants les plus fragiles et les plus précaires – ceux qui nous servent au McDo – en les dissuadant de poursuivre leurs études ? Oui !

Mettent-ils en danger les étudiants étrangers qui doivent justifier de leur scolarité pour obtenir le renouvellement de leur carte de séjour à la préfecture de police, sans quoi ils risquent de se retrouver sans papiers ? Encore oui.

Mais comment s’y prennent-ils au juste, ces bloqueurs, pour réussir le torpillage exemplaire de Paris-III ? Voici le mode d’emploi. D’abord, vous constituez une AG, une petite assemblée minoritaire qui décide de l’avenir de toute une université. A ­Paris-III, ils sont 400 (les jours fastes) à décider pour quelque 16 000 étudiants, soit 2,5 % de l’université. Une fois acquise, cette «légitimité» fait loi, au sens propre comme au sens figuré.

Même l’autorité de la présidente, qui s’est pourtant prononcée contre le blocage partiel ou total de son université, est bafouée. Dès qu’ils occupent les lieux, ils ont droit de vie et de mort sur la scolarité des étudiants. Les bloqueurs contrôlent les identités – tout en refusant de décliner la leur. Et à ce stade, les plus timides ou les plus impressionnables s’en vont. Quand un enseignant décide de braver l’interdit, il se fait rattraper et expulser de son cours sur un ton comminatoire. Professeurs en amphi ou chargés de cours, tous sont interdits d’enseigner. Et pour eux, il n’existe aucun recours. Si ce n’est de faire cours dans un café, à proximité. Seuls parviennent à se faufiler étudiants et enseignants qui mentent sur leur identité et sur la raison de leur présence.

Dans la prestigieuse Sorbonne nouvelle, au 13 rue de Santeuil, dans le Vème arrondissement de Paris, le mensonge, la duperie, la force et l’impunité sont les nouveaux modèles de réussite. «L’enseignant chercheur sait qu’il y a plus fragile que lui à l’université, qu’il y a les étudiants qui risquent beaucoup plus, quoique les enseignants chercheurs puissent être à plaindre. Ils le sont sans doute, ils ont des raisons de ne pas être contents. Mais il y a plus fragiles qu’eux. Il y a des femmes et des hommes, des filles et des garçons, qui jouent beaucoup plus gros qu’eux, ce sont les étudiants. Qu’ils prennent la responsabilité de mettre en péril la vie professionnelle, l’avenir de leurs étudiants, je n’ose même l’imaginer», a déclaré Axel Kahn, président de l’université Paris-V Descartes, sur France 3, le 10 avril. «Ou alors, il n’y a plus de responsabilité, ou alors il n’y a plus de sens moral par rapport à ces jeunes», conclut le généticien.

Hélas, monsieur Axel Kahn, la réalité a dépassé votre scénario catastrophe. A Paris-III, c’est la sélection darwinienne qui prévaut. Seuls les plus forts peuvent y survivre. On s’oriente vers un diplôme au rabais : sur treize semaines de cours, les étudiants ne seraient finalement jugés que sur trois. La filière professionnelle des masters composée d’étudiants venus de Russie, du Kazakhstan, de Chine, de Tunisie, d’Egypte… est sacrifiée, le cursus de milliers de jeunes compromis et l’université décrédibilisée aux yeux des entreprises. Récemment, les médias ont diffusé l’information, selon laquelle, il n’y avait plus qu’un tiers des bacheliers qui choisissaient l’université.

Aujourd’hui, ne peut-on pas se poser certaines questions : pourquoi certains étudiants veulent-ils la mort de l’université ? Source Libération »