Pour information, le siège de l’Unesco est à Paris… en France. Histoire de se culturer un peu (oui c’est un euphémisme), il y a 8 villes qui se nomment Paris aux Etats-Unis, 1 en France et 1 à Christmas dans le Pacifique.

Faire la lumière sur l'éducation de l'ombre « Au mieux, les cours particuliers peuvent établir une relation forte et enrichissante entre l’élève et son professeur particulier. Au pire, ils engendrent la corruption, certains enseignants ne dispensant pas une partie du programme scolaire la journée afin de la vendre à leurs élèves en dehors de l’école. » Source : Mark Bray, Directeur de l’Institut international de l'UNESCO de planification de l'éducation (IIPE)

Faire la lumière sur l'éducation de l'ombre

Mark Bray, Directeur de l’Institut international de l'UNESCO de planification de l'éducation (IIPE), est l'auteur d'une nouvelle publication intitulée Confronting the shadow education system: what government policies for what private tutoring? Il a expliqué à Eduinfo l’essor mondial des cours particuliers et leur impact sur la scolarité classique et l’équité dans l’éducation.

« Si un enfant n’est pas très bon et qu’il ne va pas dans un établissement privé, les gens diront que sa mère doit être folle ou pauvre. » Cette mère coréenne met en avant deux grands facteurs de l’essor des cours privés : la volonté d’un parent de s’assurer que son enfant ait la meilleure éducation, et la pression sociale.

Elle fait partie des nombreuses personnes qui s’expriment dans la nouvelle publication de Mark Bray, Directeur de l’IIPE de l’UNESCO. Ce livre est la suite de son ouvrage très souvent cité : A l'ombre du système éducatif. Le développement des cours particuliers : conséquences pour la planification de l'éducation, publié en 1999.

M. Bray continue de mettre au grand jour un secteur qui ne vit que dans l’ombre, exploitant le système éducatif classique et évoluant avec lui, et qui comporte des implications économiques et sociales majeures.

Il s’est intéressé à ce sujet pour la première fois lorsque son étude comparative des dépenses des ménages de 1996 a montré ce que les familles dépensaient pour compléter la scolarité de leurs enfants. Le nouveau livre s’inspire du forum de l’IIPE sur les politiques de 2007 qui a examiné les changements survenus et mis en évidence l’essor des cours particuliers dans toutes les régions du monde.

On ne peut adopter une approche sans nuance de la question des cours particuliers. Ce phénomène est profondément ancré dans les sociétés d’Asie de l’Est comme celles du Japon, de Hong Kong et de la République de Corée, où les meilleurs élèves constituent la majeure partie des clients. Les anciens pays soviétiques et ceux d’Europe de l’Est ont vu les cours particuliers se développer rapidement dans les années 1990, répondant aux besoins des élèves de tous niveaux. Le phénomène se répand rapidement en Europe occidentale et en Amérique du Nord, et il est sur le point de démarrer en Afrique avec l’essor d’une élite urbaine relativement prospère.

« Les cours particuliers peuvent être une bonne chose. Ils peuvent aider les élèves les plus faibles à rattraper leur retard, et les élèves les plus forts à viser encore plus haut », affirme M. Bray. « Les élèves peuvent mieux apprendre précisément parce qu’ils ont choisi leur professeur particulier et que ce sont eux ou leur famille qui payent. Ces cours peuvent constituer un capital humain qui à son tour aide la croissance économique. »

Mais les cours particuliers peuvent représenter une dépense importante pour les ménages prêts à tout pour s’assurer que leurs enfants réussissent leurs examens et ne passent pas à côté d'opportunités futures. Or, lorsque les groupes riches et à revenu intermédiaire investissent dans les cours particuliers, les groupes à faible revenu peuvent être forcés de les suivre.

Au mieux, les cours particuliers peuvent établir une relation forte et enrichissante entre l’élève et son professeur particulier. Au pire, ils engendrent la corruption, les enseignants ne dispensant pas une partie du programme scolaire la journée afin de la vendre à leurs élèves en dehors de l’école.

Par ailleurs, les cours particuliers peuvent ôter à l’éducation classique de sa valeur, avertit M. Bray. « Dans certaines régions d’Azerbaïdjan et de Turquie, à l’approche d’examens très importants, les élèves abandonnent complètement l’école, dorment la journée et étudient la nuit avec des professeurs particuliers. »

Les méthodes des cours particuliers sont aussi variées que leurs effets. Certains sont donnés de manière individualisé tandis que d’autres, comme en Égypte, sont dispensés par des professeurs « vedettes » à des classes d’une centaine d’élèves. Les cours particuliers peuvent également être dispensés par téléphone, par la télévision et par Internet. Ils peuvent proposer de l’aide à ceux qui en ont besoin, comme dans le projet gouvernemental « No Child Left Behind » aux États-Unis, ou s’adresser aux familles très performantes qui souhaitent réussir encore davantage.

Les cours particuliers existent souvent en raison de la médiocrité du système classique, mais ce n’est pas toujours le cas. Le Royaume-Uni, les États-Unis et la République de Corée bénéficient de systèmes bien au point mais connaissent une forte demande de cours particuliers alimentée par la concurrence et un apprentissage fondé sur des examens.

« Les parents veulent ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants, et les sociétés sont de plus en plus soumises aux lois du marché et à la concurrence », déclare M. Bray. « Le Gouvernement français propose des réductions d’impôt aux familles pour qu’elles investissent dans les cours particuliers et la plupart de ceux qui profitent de ces réductions d’impôt sont relativement aisés. La France est en passe d’amorcer un changement fondamental dans les relations sociales et les processus éducatifs, et pourrait le regretter par la suite. »

Le Japon est un cas particulièrement intéressant car son vaste réseau d’instituts de soutien scolaire connus sous le nom de juku comble l’écart entre l’enseignement dispensé dans les écoles publiques et les exigences des examens d’entrée.

Selon Mark Bray, « Les parents acceptent un système classique égalitaire parce que les jukus servent de soupape de sécurité. Les meilleurs élèves peuvent y acquérir des connaissances plus poussées et les plus faibles peuvent y rattraper leur retard. Les liens entre les écoles et le système des jukus sont en train de devenir plus étroits ». Il s’agit moins d’un exemple d’enseignement public ou privé que d’un exemple d’enseignement public et privé.

Néanmoins, les cours de soutien scolaire privés ne sont pas répandus dans tous les pays. Par exemple la Finlande, la Norvège et le Danemark ont des systèmes éducatifs de qualité et la culture des cours particuliers est peu répandue. Les gouvernements consacrent beaucoup d’argent à l’éducation (grâce à de solides systèmes d’imposition) et les enseignants sont valorisés. Les facteurs à l’origine de ces exemples méritent une plus grande attention et une analyse approfondie.

Selon M. Bray, une fois que les cours privés sont solidement enracinés, il est très difficile de les faire disparaître. Pour cette raison, les gouvernements devraient tirer un enseignement des expériences qui ont posé problème avant qu’il ne soit trop tard. L’expérience de la République de Corée et celle de Maurice tirent la sonnette d’alarme.

Les tentatives qui visaient à interdire complètement les cours particuliers ont échoué. Néanmoins, dans certains pays, les enseignants n’ont pas le droit de donner de cours particuliers aux élèves auxquels ils enseignent dans le cadre du système classique. M. Bray pense qu’il serait fortement souhaitable que cette règle soit appliquée dans la plupart des pays.

Plus surprenant, il pense que le système classique peut apprendre du système parallèle. « Les éducateurs du système classique devraient se demander pourquoi les cours particuliers existent et s’efforcer de fournir de meilleurs services dans le secteur public ».

Le point de départ de tout cela doit être la prise de conscience. M. Bray note que de nombreux gouvernements ne savent que très peu de choses sur le système parallèle, et que certains ne veulent pas savoir. Il ajoute que les planificateurs et les responsables des politiques devaient tout d’abord se confronter au phénomène des cours de soutien scolaire privés en évaluant leur forme, leur ampleur et leurs incidences.

Biographie

Mark Bray est Directeur de l’Institut international de l'UNESCO de planification de l'éducation (IIPE) à Paris. Avant d’occuper ces fonctions, il a été professeur titulaire d’une chaire d’éducation comparative et doyen de la Faculté d’éducation de l’Université de Hong Kong. Il a beaucoup écrit sur les différents aspects de la planification et du financement de l’éducation et a travaillé comme consultant pour de nombreuses organisations internationales.